Le tiki

Grenoble, 10 décembre 2014.
Aujourd’hui, j’ai vidé mon portefeuille sur le bureau. Un bout de plastique vert s’en est échappé et est allé se planquer sous le lit. J’ai plongé au milieu du troupeau de moutons qui loge ici clandestinement et j’ai récupéré la breloque.

Titirangi, 6 octobre 2013.
Je suis en Nouvelle-Zélande depuis trois jours.
Encore sous le coup du décalage horaire (12h), je cherche à rejoindre Auckland en stop, faute de transports en commun fréquents depuis le coin où je loge. Veste rouge sur le dos, pouce tendu, je marche au bord de la route, à la sortie du village de Titirangi. J’écoute les tūīs. C’est le début du printemps, le fond de l’air est frais et humide. Welcome in Aotearoa.

http://en.wikipedia.org/wiki/File:NZ-Titirangi.png

Titirangi, district à l’Ouest d’Auckland

Au bout de dix minutes, un pick-up s’arrête à ma hauteur mais du côté gauche de la route. Le conducteur m’interpelle en rigolant « Hi there, you’re walking on the wrong side of the road. Come in. ». Il me fait signe de traverser la route et m’ouvre la portière. J’hésite une demi-seconde. C’est un pick-up, ce doit être un résidant du coin. Je me souviens que Ian m’a dit que tout le monde se connaissait dans les environs et que faire du stop ici ne craignait pas grand chose. Je rejoins le bon côté de la route, je grimpe dans le véhicule, il démarre.

La route serpente entre forêts de fougères arborescentes et collines verdoyantes. Les nuages se déplacent à une vitesse incroyable dans un ciel au bleu soutenu. Je ne sais pas si l’intensité de la lumière et des couleurs est inventée par mon cerveau fatigué ou si c’est la luminosité normale de la Nouvelle-Zélande.
Je demande au chauffeur s’il est du coin. Il me dit qu’il est venu voir de la famille donc non pas vraiment. Soudainement je me trouve stupide de faire du stop toute seule comme cela, d’être monté dans la première voiture venue, alors que je suis crevée et que je manque d’expérience.
Mais le mec est sympa et la discussion devient étonnamment riche au vu de mon faible niveau d’anglais. Tout y passe. Qu’est-ce que je fais ici ? Ben… j’arrive tout juste de France, je suis venue faire un break à l’autre bout du monde. Je loge un peu plus loin, au pied du mémorial de Cornwallis. Et lui ? Il est métis māori et pakeha (européen). Son beau-frère avait besoin d’un coup de main pour quelque chose, il est venu quelques jours. Ou un truc dans le genre. Moi je cherche à travailler dans une ferme. A acheter un véhicule aussi et là je vais justement faire des papiers, voir la banque et me renseigner pour les assurances. Non, je ne connais pas grand monde ici, hormis les gens chez qui je loge. « And you’re not afraid about travelling on your own ? ». Ben ça va bien, merci, voire très bien même. La Nouvelle-Zélande a une bonne réputation pour les voyageuses en solo, et jusqu’à maintenant je n’ai eu affaire qu’à des gens extrêmement chaleureux. On dirait bien que cela se confirme en ce moment-même. On rigole. Tout roule pour moi, même avec la tête dans le cul.
On échange deux mots sur le coutumes māories. Il me dit comment me comporter si je suis un jour invitée à manger chez une famille : retirer mes chaussures avant d’entrer et rester pieds nus, insister pour faire la vaisselle, etc. Je lui pose des questions très naïves, imbibées de clichés : les hakas, les tatouages, etc. Il me dit que chaque moko (tatouage traditionnel) est forcément unique, basé sur l’histoire de la personne. J’ose lui demander s’il est tatoué. Il éclate de rire « Are you kiding ? It hurts a lot ! » Au temps pour moi.

Il me déposera finalement beaucoup plus loin que prévu, sur Queen Street, dans le centre d’Auckland, au lieu du mall de New Line, où je pensais prendre un bus.
Temps de trajet total : environ 30 minutes. Avant que je ne quitte le pick-up, il délie la breloque en plastique vert suspendue à son rétroviseur et me la tend. « This is a tiki. It’s a kind of protection against many things. It will be useful for your travel. For your information, if you buy one, don’t keep it for yourself. It has to be a present for someone else ». Je le prend en le remerciant. On souhaite se recroiser du côté de Titirangi ou ailleurs. Vu le nombre de voitures qu’il y a sur la route, ça ne serait surprenant. Mais finaement je n’ai jamais revu son pick-up et il ne m’a jamais donné le téléphone du contact pour bosser dans un élevage de moutons.

Cette histoire s’est déroulée il y a un peu plus d’un an. J’ai toujours gardé l’amulette près de moi. Dans mon portefeuilles, au rétroviseur de Célestine (ma voiture), dans une poche latérale de mon sac à dos avec mon couteau-suisse. Et j’ai eu plein d’emmerdes. Mais le tiki est toujours en un seul morceau et moi aussi. C’est coriace la camelote.

Tiki

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